La Bagnarde

J’ai tout inventé …

Ces matins glaciaux, cette gare décevante, post-soviétique et ses piliers qui suintent, son horloge cassée, au secteur jamais remplacé entre 4 et 7 heures, et sa lumière pisseuse comme un verdict des années trente.

J’ai tout inventé comme si c’était hier.
Ces autorails rouge et jaune, et leurs bouchons de reservoirs maculés par des décennies de gas-oil, ces herbes noires à moitié crevées entre les rails et jusque dans les fractures du goudron sur les quais, ces annonces sépulcrales et mécaniques, inécoutables à force de réverbération, ces injures de la vue, du son, de la peau, la peau de l’enfance, ces voyages minables vers l’éducation, ces lycées laids comme des gares, leurs chansons d’autobus pourris, de rugbymen boutonneux, leur virilité de salle de garde, toute cette prodigieuse et fière bêtise paramilitaire de l’administration et ses troupeaux de futurs soldats contents .

J’ai tout inventé comme pour tout jeter, et puis ça s’est jeté tout seul.
J’ai livré mon adolescence à l’oubli comme une chrétienne aux lions, avec une joie incendiaire et féroce, comme si vraiment l’enjeu était de n’être rien, oh, certes pas pour leur plaire, mais bien pour m’effacer une  bonne fois du champ de leurs yeux morts.

Et puis les hôtels, les déménagements, les logements, ah les « logements » pour « employés modestes » (parce que j’ai vu ça aussi, l’habitat se changeant en logement, le travail en emploi, l’amour en sexe) …

Avec le paternel, parfois, j’allais à la pêche.
Un gardon, puis un autre. Je tâchais de zigouiller des gardons à la pêche dans l’espoir qu’il me parle, et même de le rencontrer, mais ça n’a pas marché. Mon père ne savait ni arrêter les trains, ni détruire les lycées, il avait vu la guerre, aussi, le soir venu, gardons ou pas, les Dimanches méritaient bien la haine que disait la chanson.

J’ai tout inventé, et le temps, ce précipice … il faut faire court.

Cette chambre a un peu hérité de la tristesse du service public, et aujourd’hui je sais que je pars, juste un peu avant lui. L’infirmière est venue changer ma perfusion ; professionnelle, elle fait celle qui ne sait pas ce qu’a dit le Docteur, mais le Docteur va passer cette après-midi, et moi j’entends bien dans sa voix la majuscule qu’elle donne à ce bonhomme.

Mais oui, jeune Laeticia, garde tes salades, va, je ne le verrai pas, laisse moi.

Seule, je regarde mon goutte-à-goutte qui brille dans la lumière insolente de l’été. Dernière clepsydre.

2 réflexions au sujet de « La Bagnarde »

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